Beauté Sauvage: ode à Alexander McQueen

Alexander McQueen s’expose au MET à New York jusqu’au 7 août! Cette exposition est la première rétrospective des créations de ce designer graine de génie de la mode, parti malheureusement bien trop tôt. Nul besoin de vous dire que vous ne pouvez passer à New York cet été sans y passer quelques heures!

Cette exposition se délecte, ne prévoyez pas un rendez-vous juste après car l’expérience prend du temps. Laissez-vous toucher par l’univers McQueen, entrez dans ce monde emprunt de romantisme, de mélancolie, de merveilleux. Vous en ressortirez forcément changé, que vous aimiez ou détestiez, McQueen ne peut laisser indifférent.

La scénographie de l’exposition est absolument magnifique, chaque salle reprenant une thématique chère au designer, quelques citations étant disséminées un peu partout, une belle façon de comprendre l’esprit torturé et complexe du personnage.

Alexander McQueen, l’enfant rebelle de la mode, m’a toujours fascinée, par son extrême créativité, son attrait irrévocable pour l’innovation, son côté révolutionnaire sûrement. “You’ve got to know the rules to break them” nous rappelle-t-il. Couturier hors pair, McQueen considère en effet avoir pour mission de démolir les règles, tout en maintenant les traditions. Il crée ainsi une méthode de découpage, de destruction qu’il considère d’ailleurs comme sa marque de fabrique : “Je veux être le pourvoyeur d’une certaine silhouette ou d’une façon de découper, de manière à ce que, quand je serai mort et parti, les gens sachent que le 21e siècle a débuté par Alexander McQueen“.

McQueen me touche profondément par son ambivalence permanente, son oscillation fragile entre un romantisme à fleur de peau, un univers merveilleux, et les aspects les plus sombres de sa personnalité, l’emprise de la terreur, son attrait pour la mélancolie. “People find my things sometimes aggressive. But I don’t see it as aggressive. I see it as romantic, dealing with a dark side of personality”, s’étonnait-il.

En entrant dans la salle “Romantic Gothic & Cabinet of curiosities“, ces mots résonnent encore. L’atmosphère est lourde, presque angoissante, les vieux miroirs reflètent avec difficulté des mannequins aux masques de cuir noirs. Une musique aux contours de film d’horreur envahit la salle: disco bloodbath. Le ton est donné.

Imprégné par le style gothique victorien, McQueen puise une grande partie de son inspiration dans The Fall of the House of Usher d’Edgar Allan Poe, une oeuvre profondément mélancolique qui l’a marqué, notamment parce qu’elle combine horreur et romance, reflétant selon lui l’aspect paradoxal des relations.

J’oscille entre la vie et la mort, la joie et la tristesse, le bien et le mal…”

Le cabinet de curiosités est un condensé de quelques unes des créations les plus folles de McQueen, ses chapeaux insensés comme celui-ci, réalisé en plumes peintes et découpées en forme de papillons. Absolument saisissant.

Ou cet ensemble corset de cuir marron clair et jambes de bois gravées, réalisé pour Aimée Mullins, l’athlète paralympique ayant défilé pour sa collection printemps/été 1999.

Est également exposée la robe portée par la sublime Shalom Harlow, peinte par deux robots automatisés lors du défilé printemps/été 1999. En référence au Big Bang, processus de création destruction cher au couturier, la robe est réalisée devant le spectateur, qui observe le mannequin vivre une expérience unique, mélange d’agression et de sublimation, futurisme poussé à l’extrême.

Outre l’importance du romantisme, l’historicisme apparaît également comme un thème récurrent dans l’oeuvre de McQueen, qui crée un lien étroit entre mode et politique.
Fortement marqué son héritage écossais, il dédie plusieurs collections à l’Ecosse. Highland Rape notamment (automne/hiver 1995-96), en dénonciation de ce que McQueen appelle le viol de l’Ecosse par l’Angleterre”…

Et Widows of Culloden (automne-hiver 2006-7), en hommage au tartan écossais. Pied-de-nez aux clichés dont souffre selon lui l’Ecosse. Interrogé en 1999 par The Independent Fashion Magazine sur son sentiment de fierté nationale il déclarait ainsi : ” Scotland for me is a harsh, cold and bitter placeThe reason I’m patriotic about Scotland is because I think it’s been dealt a really hard hand. It’s marketed the world over as . . . haggis . . . bagpipes. But no one ever puts anything back into it

Éternel provocateur et défenseur des rejetés, Alexander McQueen considère avoir été modelé tout au long de sa vie par des personnes ayant été persécutées, d’une façon ou d’une autre.

Pas étonnant donc qu’il ait choisi Kate Moss, en plein scandale, tandis que toutes les marques dénonçaient leur contrat avec la sulfureuse princesse rebelle de la mode, pour jouer le rôle phare de son défilé automne/ hiver 2006.

Reproduit en version réduite pour l’exposition, le spectateur s’approche d’un bloc en bois où une ouverture a été créée, il se penche et se laisse saisir par la douceur et la beauté de l’hologramme de la Moss. Beauté Sauvage. Incarnation même du thème de l’exposition. Une vision enchanteresque, clou de l’exposition. La musique tirée de La liste des Schindler, ajoute la touche mélancolique ultime. Difficile de retenir les larmes tellement l’émotion est intense.

L’une des dernières collections de McQueen, Plato’s Atlantis en 2010, est certainement celle qui a le plus marqué le grand public, notamment par ses fameuses chaussures Armadillo, reprises par Lady Gaga dans sa vidéo Bad Romance.
Inspiré par Darwin et son texte controversé De l’origine des espèces, Mc Queen, pour qui la nature demeure l’élément central du romantisme, propose de revisiter la théorie darwinienne en dénonçant non pas l’évolution mais la dévolution ou dégénération du genre humain.

Dans un rêve semi apocalyptique le designer prédit un avenir où les eaux s’élèveront, engloutissant le monde humain et l’obligeant, sous peine de disparaître, à “évoluer”, en retournant à l’état amphibique des origines. Plato’s Atlantis, un monde sous les mers.

D’où ces ensembles intitulés “jellyfish“, faits de soie et de satin imprimés aux motifs de serpent, de sequins et paillettes irisés.

Ensemble constitue l’ultime collection du designer. Présentée à Paris début mars 2010, soit à peine un mois après sa mort, cette collection est un retour à l’historisme. Inspiré par l’iconographie religieuse et les arts médiévaux, McQueen décide de rendre hommage à l’artisanat, à la précision du fait-main qu’il considère perdu. Juxtaposant l’ancien et le nouveau il propose sa version de la modernité, toujours empreinte de nostalgie et de raffinement poussé à l’extrême. Une ode aux “reines oubliées” de ce monde.

L’oubli. L’une des plus grandes peurs d’Alexander McQueen. Savage Beauty est plus qu’une rétrospective, une ode à l’empreinte du designer sur le monde de la mode. Une inspiration pour les nouvelles graines de génie qui éclosent chaque jour.

Une belle façon de nous rappeler que” le cycle de la vie est positif car il laisse la place aux nouvelles choses”.

Crédits photos: The Photograph Studio, The Metropolitan Museum of Art

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4 thoughts on “Beauté Sauvage: ode à Alexander McQueen

  1. Ton texte est magnifique.
    Tu as réussi à me faire pleurer entre la musique des vidéos et la nostalgie d’un artiste en quête du chef d’oeuvre de sa vie.
    Bravo

  2. Merci beaucoup, ton message me touche. Je suis heureuse si mon texte a pu ne serait-ce qu’un peu transmettre le génie de ce sacré designer!

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