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Pique et Coeur @ La Tohu: le jeu de l’illusion

Hier soir à La Tohu, Robert Lepage présentait Coeur, deuxième volet de sa tétralogie Jeux de Cartes. Piquée de curiosité à l’annonce de ce spectacle en quatre temps, mené par l’un des plus grands metteurs en scène québécois, au coeur de ma salle de spectacle préférée à Montréal, je prenais mes billets comme on prend un ticket de loterie. Quitte ou double. Pique le 24, Coeur le 30. 2h30 sans entracte le premier. 3h30 avec entracte le second. Verdict d’une illusion annoncée. 

La petite histoire

La tétralogie Jeux de Cartes est née d’un défi. Celui lancé par le Réseau 360 degrés, qui rassemble plusieurs lieux artistiques circulaires dans le monde, à Robert Lepage. C’est donc à partir du concept même de salle circulaire que Robert Lepage imagine son projet. Une salle circulaire modulable à la façon d’un Rubik’s cube, autour de laquelle 1 100 spectateurs sont rassemblés pour prendre part au spectacle. On sort du schéma à l’italienne habituel, pour retrouver l’ambiance des arènes romaines. On quitte la Comedia Dell’Arte pour le Circo Massimo…ou plutôt l’arène Vegasienne. Des contours de cette table de jeu gigantesque, nous, spectateurs, observons les personnages se débattre, englués dans leur vie, et miser leurs atouts.

Jeux de Cartes: Pique, Coeur…Carreau, Trèfle

Le jeu présenté par Robert Lepage est articulé selon les quatre thèmes d’un paquet de cartes: Pique et Coeur (présentés en janvier à La Tohu), Carreau et Trèfle (en construction).

Anciennement “Épée”, Pique renvoie au monde militaire et aux machines de guerre. L’histoire se passe en 2003 à Las Vegas, au moment même où Bush envoie ses troupes en Irak chasser l’As de pique (Saddam Hussein). Devant nous, le chassé-croisé de vie s’emmêle et se démêle. Un producteur de film anglais, accroc au jeu, y retrouve sa maîtresse française. Un couple de québécois s’y marie devant Elvis, et éclate à l’arrivée d’un gogo dancer aux faux airs de cowboys à franges. Pendant ce temps, les femmes de chambre latinos, valets crapuleux et escortes sans foi ni loi tentent de survivre. Tandis que dans leur base militaire, les soldats se préparent, se font violer et touchent le fond. Une opposition Orient / Occident, le désert irakien et celui du Nevada. Deux mondes qui se frottent et se piquent.

Coeur, anciennement couleur de “coupe”, est  associée aux superstitions, à la magie et aux illusions. Dans ce volet, l’histoire se téléporte entre l’Algérie française pré-guerre d’indépendance et le Québec d’aujourd’hui. Robert Lepage dit être parti de l’histoire d’un magicien français, Jean-Eugène Robert-Houdin, envoyé par Napoléon en Algérie pour convaincre les Arabes que les Français avaient de meilleurs magiciens. Sur cette trame, les parallèles se construisent. Judith, australo-québécoise, chargée de cours en histoire du cinema à Québec s’amourache de Chaffik, jeune chauffeur de taxi canadien d’origine marocaine…Le choc des cultures. Et le choc tout court lorsque Chaffik comprend à la mort de son père qu’il est en réalité algérien. Petit-fils d’un artificier du FLN sur les traces duquel il décide de partir. Autre forme d’opposition Orient / Occident, d’histoires mêlées et entrelacées.

Il restera donc Carreau, qui désignait les pièces de monnaie et promet de nous entraîner dans le monde des affaires, du commerce et de la joaillerie. Et enfin Trèfle, qui en référence au bâton, est associé aux mouvement paysan et aux soulèvements ouvriers. Le fil conducteur de cette tétralogie ? Le monde arabe évidemment, où le jeu de cartes trouve son origine.

Ce que j’en ai pensé 

Mon avis est pour le moins mitigé. Si je devais ne dire qu’une phrase, je dirais que la machine est bien huilée mais creuse. Un peu dur peut-être, je m’explique donc. La scénographie de Pique m’a littéralement bluffée. “Une exécution d’une précision quasi chirurgicale” annonce Stéphane Lavoie, directeur général de La Tohu dans la présentation du spectacle. Je ne peux que m’incliner. La scène est une imbrication de trapes qui s’ouvrent, se referment, montent, disparaissent. Le résultat en est époustouflant. On se retrouve tantôt dans une salle de casino devant les croupiers qui abattent leurs cartes, accoudé au bar de l’hôtel, dans son spa fumant, dans une chambre feutrée ou chez le prêteur sur gage. Époustouflant! Je n’ai jamais vu un tel enchaînement, rodé au quart de seconde près, une illusion parfaite. Même son de cloche pour les comédiens. Il m’a fallu un moment pour comprendre que chaque comédien en jouait plusieurs. Un retour vers le futur version Usual Suspects. Là encore, la magie est parfaite. Les personnages se métamorphosent devant nos yeux sans qu’on n’y voie du feu. L’implication est forte, le jeu poussé à son extrême. Mais c’est à peu près tout. L’histoire est creuse comme un fortune cookie, les dialogues sans aucun intérêt. À avoir mis trop d’emphase sur la scénographie, Robert Lepage aurait-il oublié que le théâtre est avant un tout un monde de mots et d’histoires? Car, 2h30 sans texte qui prend aux tripes, c’est long.

Quant à Coeur? La scénographie y est presque minimale. L’histoire prend un peu plus, on y rigole de bon coeur à l’écoute des lignes de québécoise moyenne de la maman de Judith devant son gendre marocain/algérien, ou de la grand-mère de ce dernier dont la langue affutée ne manque pas de nous serrer…le coeur. Là encore, outre la série de couacs à répétition, d’erreurs de textes et de demi-chutes sur scène, ça sonne creux. Le casting est pour le moins douteux pour certains personnages. Ainsi, autant Kathryn Hunter est excellentissime en grand-mère, en automate et en petit garçon (une véritable découverte d’ailleurs), autant son incarnation de dame française du 19e siècle sonne complètement faux. D’une façon générale, la sauce ne prend pas. Pire même, Coeur étale une série de clichés dont on aurait pu se passer. Si je salue le sujet, car encore trop rares sont les oeuvres qui décortiquent les méandres de la guerre d’Algérie – gros tabou français, je déplore qu’il ait été traité avec aussi peu de profondeur, aussi peu de coeur finalement…quel dommage! C’est d’ailleurs un peu le sentiment que j’ai eu en ressortant: Encore un metteur en scène mégalomane qui cherche le grandiose, impose le sacrifice autant à ses comédiens (quelle performance sportive tout de même!) que ses spectateurs et cherche à noyer un récit creux derrière un écran de réflexion fumeux, qui prétend le génie et la conceptualisation à l’extrême quand, objectivement, il ne s’agit que d’un énième spectacle sans véritable finesse. Une illusion qui fonctionne certes, mais une illusion.

D’ailleurs, sans vouloir balancer, à la reprise de la seconde partie de Coeur, le ministre de la Culture et le mari de Pauline Marois avaient déserté leur siège…

Et vous? Qu’en avez-vous pensé?

 

Coeur se jouera à La Tohu jusqu’au 9 février. Billets adulte à partir de 56 $.

 

 

 

 

 

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