jr-liberte-egalite-fraternite-paris
,

Paris, amour toujours

Difficile de reprendre la plume tant la douleur est vive. Je ne trouve plus les mots. Ils s’entrechoquent les uns contre les autres. M’assaillent, m’anesthésient.

Quand mon téléphone a sonné vendredi, j’avais l’esprit léger, j’écrivais un article plein de chaleur hawaïenne, de soleil et de sable fin. Le paradis assombri en trois phrases. “Tu as parlé à ta mère? Tu as parlé à tes soeurs? Il y a une attaque terroriste à Paris”

Les deux heures suivantes n’ont été qu’horreur. Les centaines de messages échangés. Le rapatriement des troupes, “ne passe pas par le boulevard Voltaire! Ça canarde là aussi”, “C’est dans ta rue, tu as pu remonter chez toi?”, “tu as réussi à quitter le Stade de France?”, où est untel, où est untelle…un cerveau en mode urgences, à coordonner les déplacements, à s’assurer que les siens sortent indemnes de l’horreur. Une horreur qui se déroule en direct, les tirs de rafales en fond sonore. La famille et les copains barricadés, qui chez des potes à deux pas des attaques, qui dans un bar, qui dans un théâtre, en face du Bataclan, une femme pissant le sang à ses côtés. Et ces messages qui font tressaillir…”J’entends les tirs! J’entends les tirs!” L’horreur, irréelle et pourtant si palpable.

En ce vendredi 13 novembre au soir, j’ai eu peur. Peur à en grelotter de froid. Le froid de l’horreur. Le froid de l’abîme. Du néant qui recouvre la vie de son voile noir.

Jamais mon coeur ne m’a fait aussi mal. Serré à m’en faire suffoquer. Serré à en saigner.

Par la tristesse. Mais aussi par l’amour.

Accrochée à mon téléphone comme à un radeau, j’ai égrené Twitter comme une maniaque. Pour comprendre, pour tenter de servir un peu à quelque chose, pour guetter les lueurs de vie.  C’est là que j’ai perçu les premiers signes d’espoir. La main tendue d’un inconnu, les portes qui s’ouvrent par élan de solidarité. Les messages de soutien et d’amour.

Une somme de petits messages lancés comme des bouteilles à la mer et relayés avec frénésie, tissant fil à fil une toile hermétique d’humanité. La solidarité comme rempart à la haine pure. Un à un, les soldats anonymes engrangeaient la résistance. La résistance de l’amour et des lumières contre la haine et l’obscurantisme.

Samedi matin, la gueule de bois a tapé fort.

Après l’adrénaline, l’effondrement.

En s’attaquant à mon quartier, à mon Bataclan, c’est toute ma vie qu’ils ont ébranlé. Mes repères, mon cocon familial. Ce 11e où j’ai grandi, où j’ai été à l’école, où j’allais chercher mes pains au chocolat à l’heure du goûter, où je suivais ma mère sur les terrasses après le marché du dimanche matin, où j’ai joué à la balançoire, pédalé sur mon vélo rouge. Ce 11e où j’ai appris à aimer, à sortir, à danser, à me révolter. Ce 11e dont je connais chaque coin de rue, chaque troquet, chaque taré ou âme perdue qui téléphone à sa banane. J’aurais aimé que les noms restent anonymes mais impossible. Combien de fois n’ai-je pas foulé ces pavés, humé ces odeurs, poussé ces portes?

En s’attaquant à mon quartier, c’est cette jeunesse insouciante et croqueuse de vie qu’ils ont tenté de faire taire. Cette jeunesse métissée, resplendissante, vibrante. Cette jeunesse porteuse de renouveau et d’espoir. Ma génération, ouverte, curieuse, positive, délicieusement insolente. Des créatifs, des musicos, des avocats, des entrepreneurs. Réunis par l’envie de jouir de la vie, attablés à un café, autour  d’une blonde, d’un mojito ou d’un bobun. Les bras déchaînés, cheveux lâchés, libres et portés par la musique, dans cette salle si précieuse qu’est le Bataclan. Une salle à taille humaine, à la programmation éclectique mais toujours pointue, où les artistes m’ont si souvent séduite.

En ce samedi matin, je me suis sentie blessée dans mon intimité. Meurtrie que ce qui était jusqu’à la veille ma bulle si familière ait été souillée par la haine et le sang. Que ma génération ait été ainsi décimée.

À chaque nouveau visage défilant sur mon fil Facebook, le chagrin. Tant de vies volées. Qu’ils étaient beaux ces visages, qu’ils étaient fiers et lumineux, espiègles, pleins de vie. La liste des disparus s’allonge, les morts se confirment, éteignant une à une les lueurs d’espoir.

Je me rends compte de ma chance et me réjouis, si égoïstement, que les miens aient répondu présent. Toute ma vie se trouve dans ces rues. Certes, je suis partie, mais pas eux. Ce sont leurs cafés, leurs restos, leurs habitudes. Le premier cercle est indemne. Mais le deuxième est violemment touché, forcément. Depuis Charlie, l’étau se resserre. Mes proches pleurent leurs amis, et mon coeur s’arrête net en découvrant des visages connus aux nouvelles.

En ce samedi morne, je voudrais ne plus jamais quitter les bras de mon chéri, mon îlot de sécurité.

Mon cerveau est sur le point de disjoncter sous le poids de la distance et de la peine. Je tente bien d’aller danser le soir. Parce qu’il faut vivre. Parce que, désormais, s’amuser, c’est résister. Mais le coeur n’y est pas. Le sourire revient, je pense un instant pouvoir m’évader mais une chanson fait tout basculer. “Où t’es, papa où t’es?”…Stromae entonne ses premières notes et je m’effondre…rattrapée au vol par un ange. Un coussin de douceur qui me prend dans ses bras avec tendresse. Nos regards s’échangent et se comprennent à demi-mots. Mon ange est iranienne, arrivée au Canada après avoir fuit la dictature islamique. Un ange tombé du ciel, dont le parcours m’illumine. Une rencontre inattendue qui m’apparait comme une boucle bouclée. Deux femmes loin de chez elles, de deux cultures trop souvent opposées, et pourtant traversées par les mêmes peurs, mues par les mêmes certitudes. Résister par l’amour et la soif de liberté.

Dimanche, place à la résistance. Marcher avec le peuple Québécois et aller bruncher, parler de choses futiles, s’émerveiller devant le Canal de Lachine et se reconnecter à la vie. Surtout ne pas regarder les médias sociaux. Se protéger de cette avalanche d’info et d’images qui font tourner la tête et tordre le coeur. Déambuler devant les étals du marché Atwater et hésiter entre un filet mignon ou un magret.

16h51. Message de ma soeur Noémie: “Ça y est la France bombarde la Syrie”.

“…”

“La guerre”

La réalité claque. Nous sommes en guerre. La France est en guerre. Mon pays est en guerre.

Je pense à toi ma grand-mère chérie qui doit sursauter là-haut. Mais cette fois, je pense que nous n’avons pas le choix de l’admettre. On a tenté de se persuader du contraire ces derniers mois, trop horrifiés par le mot, mais appelons un chat un chat. Nos rafales bombardent ce groupuscule tentaculaire et terrifiant, il est logique qu’ils ripostent.

C’est ça la guerre. C’est sale la guerre.

Alors à partir d’aujourd’hui, on va veiller nos morts. Et on va se battre. À notre manière, à notre échelle. Pas avec des bombes non, mais avec nos armes de citoyens. Ces armes si puissantes que sont la liberté, la fraternité, la solidarité, la compassion,la tolérance, l’amour et l’ouverture à l’autre.

On va se battre en continuant à faire ce qu’on fait de mieux: picoler, danser, chanter à tue-tête, dessiner, s’embrasser, s’engueuler, se rabibocher, se faire belles et séduisantes, tournoyer, rêver, croquer la vie, se faire de bons gueuletons qui durent des heures, laisser les enfants courir et rire, se joindre à leurs fous rires, explorer le monde et aller à la rencontre de l’autre. Au risque que ça te choque Daesh, au risque que tu reviennes faucher notre jeunesse. Mais c’est là notre seule arme. Notre arme la plus puissante. Celle de l’amour, celle de la cohésion. La cohésion de toutes les France, n’en déplaise à Nico, n’en déplaise à Marine et à tous les faucons qui picorent en ces jours gris les carcasses encore décharnées de notre douleur.

Non, nous ne cèderons pas à la haine. Non, nous ne cèderons pas à la division. En attaquant notre jeunesse métissée, tu croyais souffler sur les braises de nos erreurs passées. Ces erreurs, elles sont les nôtres et il est temps de les reconnaître. Mais en attaquant notre jeunesse métissée, tu as aussi prouvé par le sang que nous ne faisions qu’un. Tu as réveillé nos instincts solidaires, notre unité. Et c’est cette force unie et soudée qui te renversera, Daech.

Car face à la dissension et à la haine, il n’y a pas d’autre solution que la cohésion et l’amour.

La France est en guerre, soit. Mais la vraie guerre, la plus délicate à mener, c’est en chacun de nous qu’elle se joue.

Alors, aux armes, citoyens!

Avec toute mon affection,

Sarah

#TeamLove

Crédit photo: La photo de couverture a été prise par l’artiste français JR sur le toit de l’Opéra Bastille à Paris. Une belle ode à la France et à la liberté je trouve. 

Share

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *