voyage au coeur de l'identité québécoise
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Quelle identité Québécoise?

L’identité Québécoise. Mais quelle identité? Cette question me taraude depuis plusieurs années mais je n’ai jamais su comment l’aborder. Le flou était si grand dans mon esprit. Et visiblement dans celui des Québécois eux-mêmes.

Combien de fois n’ai-je pas posé la question: “Mais pour toi, c’est quoi la culture Québécoise? Comment tu l’expliquerais à l’étrangère que je suis? Quelles valeurs en fondent le socle?”. Généralement, cette question était bien vite balayée par quelques rires gênés et des banalités comme “l’équipe des Canadiens de Montréal!”,”la poutine!”. Ouais bon.

On changeait de sujet, mais la question refusait de quitter mon esprit. C’est que si un jour j’ai un enfant ici, il sera mi-Français, mi-Québécois. Alors je veux comprendre. Je veux pouvoir transmettre des valeurs. Que mon enfant sache d’où il vient, son histoire. Et pas uniquement celle des Français sortis de leur bagne pour aller coloniser l’Amérique!

Hier soir, j’ai eu un début de réponse. Un début de réponse qui m’a littéralement bouleversée. Parce qu’enfin, un autre discours tentait de percer et de s’écrire. Parce que dans ce bordel identitaire, quelqu’un avait enfin pris la peine de tirer un autre fil que celui des livres d’histoire. En retournant aux origines. Pas le Québec de Champlain non. Mais celui des Premières Nations.

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Voyage au coeur de l’identité québécoise

Ce début de réponse, je l’ai trouvé dans le film brillant de Carole Poliquin et Yvan Dubuc: L’Empreinte.

En regardant L’Empreinte, j’ai appris plusieurs choses:

Tout d’abord, j’ai compris que non, les Français n’étaient pas arrivés au Canada comme des “criss de colonisateurs”.  La mission d’exploration était avant tout de nouer des alliances commerciales. Or l’une des conditions sine qua non posées par les Amérindiens a été le mariage. Il a donc fallu que les Français s’intègrent dans la communauté locale, en apprennent la langue, les coutumes, les valeurs. Plutôt que d’imposer ses règles, il a fallu s’adapter à celle des autres. La situation aurait-elle été différente si les Français n’avaient pas eu besoin des communautés autochtones pour survivre à l’hiver? Peut-être, mais on ne refait pas l’histoire.

De cette fusion culturelle, sont nés plusieurs fondements de la culture québécoise. Les traces de cette rencontre avec la philosophie amérindienne sont encore bien présentes dans l’organisation de la société québécoise. Et c’est à ce décorticage délicat que s’attèle le film.

L’égalité : 

L’une des premières choses qu’ont fait les Français en débarquant dans les communautés autochtones a été de chercher la personne la plus riche et puissante, pensant maladroitement qu’ils trouveraient alors le chef. Or, le chef de ces communautés était bien souvent le plus pauvre, puisqu’il donnait tout ce qu’il avait à la communauté. Plutôt qu’un chef en termes de pouvoir, le chef d’une communauté autochtone portait la responsabilité du consensus, jouait le rôle du médiateur dans la gestion des conflits. Quel choc pour les Français de découvrir une organisation horizontale alors que tout ce qu’ils connaissaient était le système pyramidal européen!

C’est drôle car je lisais récemment Un été avec Montaigne d’Antoine Compagnon. Or, dans un passage, Montaigne raconte que l’une des choses qui avaient le plus choqué les Améridiens venus en visite à Rouen en 1562 était la différence sociale entre les gens. Ils ne comprenaient pas que certains puissent vivre dans l’opulence, tandis que d’autres crevaient de faim.

Il me semble que cette vision égalitaire est encore très ancrée dans l’inconscient collectif. Je pense notamment à cette phrase qui m’a toujours fait sourire, mais qui reste l’un des plus grands reproches qu’un Québécois puisse faire à quelqu’un: “Il se prend pour quelqu’un d’autre”. Sous-entendu, il se croit supérieur aux autres. De cette approche, découle un dédain profond pour l’élitisme. Ce même élitisme dont nous nous gargarisons de l’autre côté de l’Atlantique, et sur lequel nous avons fondé quelques-unes de nos institutions les plus importantes.

Le sens de la communauté:

Pour saisir ce sens de la communauté, peut-être plus difficile à saisir aujourd’hui, à l’heure de l’individualisme à l’américaine, il faut écouter Edouard Cloutier, professeur honoraire de science politique à l’Université de Montréal, raconter l’une de ses expériences à Roy Dupuis (narrateur du film).

Alors qu’il était en doctorat aux États-Unis, il a assisté son professeur dans la mise en place d’un jeu. Il s’agissait d’un jeu à trois personnes, placées dans des situations asymétriques. C’est-à-dire que le joueur A était prédisposé à gagner moins que B et encore moins que C. À l’issue du jeu, les deux chercheurs ont remarqué que les Américains respectaient cette organisation dans laquelle C gagnait bien, A gagnait peu et B se trouvait dans le milieu. Un résultat d’égalité proportionnelle, qui plaçait les joueurs dans la même situation que celle de départ.

En rentrant au Québec, Edouard Cloutier décide de reproduire l’expérience. Contre toutes attentes, il s’aperçoit que les Québécois jouent complètement différemment: deux des trois joueurs nouent des coalitions (avec l’accord du troisième), ce qui leur permet d’aller chercher un résultat supérieur. Ainsi, à l’issue du jeu, quand B et C ont obtenu un total de 6 $, chacune redonne 1 $ à A, de façon à ce que tout le monde reparte avec 2 $.

Une social-démocratie en Amérique

L’exemple donné par Edouard Cloutier est brillant à plusieurs titres:

Tout d’abord, il illustre la force de la communauté sur le “je”, ce qui explique assez simplement le fonctionnement de la société québécoise – et notamment fiscal – que nous connaissons aujourd’hui.

Luc Godbout, directeur de la fiscalité à l’Université de Sherbrooke, le confirme: le poids de la fiscalité québécoise est plus important que dans le reste du Canada ou même qu’aux États-Unis. Par contre, une fois les prestations reçues de l’État, la charge fiscale devient négative. Ce que ça veut dire simplement? Il reste plus d’argent dans les poches des gens à revenu relativement modeste qu’avant que l’État intervienne. C’est cette redistribution qui explique que l’écart entre les riches et les pauvres est moins fort au Québec que dans la plupart des pays de l’OCDE.

Ensuite, il témoigne d’un sens de la solidarité, si pregnant au Québec. Outre l’organisation fiscale, cette étiquette de solidarité se décline non seulement dans la force du tissus communautaire mais également dans le développement des coopératives.

La recherche de consensus

En bonne Française que je suis, disons que – sans chercher forcément à le provoquer (quoi que parfois je me demande) – j’ai une certaine appétence pour le conflit. Lorsque se profile à l’horizon une situation potentiellement conflictuelle, mes sens se mettent en alerte, je me retrousse les manches, je prends mon courage à deux mains, et et je vais au front. Pourquoi je réagis comme ça? Parce qu’on m’a appris que dire les choses comme elles sont (même si ça fait mal) permettent généralement de désamorcer un conflit. On crève l’abcès, puis on passe à autre chose. Sans rancune.

Mais depuis que je vis au Québec, et que je partage ma vie avec un Québécois, j’ai découvert un tout autre monde: celui du silence, de la patience, de l’écoute et du dialogue. J’ai compris que le front n’était pas toujours la meilleure solution. Du moins pas avec un Québécois. Car une approche frontale cristallise les positions, explosant du même coup toute perspective de résolution.

Le procédé de résolution de conflit et de négociation peut agacer par sa lenteur, mais, avec le temps, je comprends à quel point la vie devient plus douce.

C’est pourquoi, à mon sens, l’une des plus grandes valeurs québécoises est celle de la recherche de consensus. La recherche d’une solution commune et de compromis acceptable par tous. Un apprentissage qui, n’en déplaise à certains, puise ses racines dans l’héritage commun transmis par les premières nations. Celle du cercle d’écoute et de débat, auquel était conviée toute la communauté.

La liberté :

En s’initiant aux codes de la culture amérindienne, le colon Français découvre un tout autre mode d’organisation. Une société horizontale et non pas verticale, où l’égalité prime, où les moeurs sexuelles ne sont pas étriquées par la pensée judéo-chrétienne, où la position de la femme est essentielle, libre, et non régie par les carcans de nos sociétés patriarcales européennes.

Cette soif de liberté, la tolérance aux affaires de l’autre (tant qu’elles ne viennent pas piétiner la liberté du voisin), l’attrait pour l’union libre et le rejet des hiérarchies…autant de valeurs qu’on retrouve aujourd’hui sous différentes formes d’expression.

“Sacrer dans le bois”:

” Sacrer dans le bois est un grand fantasme des Canadiens-Français” rappelle l’anthropologue Serge Bouchard, avant de préciser qu’en 1685, 80% des jeunes hommes s’en allaient dans le bois et ne revenaient plus. Les jeunes colons haïssaient l’agriculture, le cadre et les obligations qui allaient avec, sans compter le regard constant du curé sur le dos.

Comment en effet ne pas céder à l’appel du bois, de la chasse, de la vie de trappeur et du voyage que l’aventure comprend? En filant dans le bois, “le colon métis s’ensauvage”, explique l’anthropologue. Il devient nomade, vit de la chasse et adopte une toute autre mentalité que son Frontenac de congénère à petites chaussettes de soie resté à Québec.

En sortant du cadre, en adoptant la connaissance et la sensibilité de la nature transmise par les autochtones, le “coureur de bois” découvre l’Amérique. Un héritage qui se transcrit aujourd’hui dans les weekends père-fils, au bord du lac, à apprendre les subtilités de la pêche. Qui se transmet par un grand-père apprenant “à marcher sous les feuilles, pour ne pas effrayer les animaux”, “à toujours marcher à la même cadence, pour ne pas se faire repérer”. Les réminiscences de cet apprentissage sont encore si vivantes, encore aujourd’hui, si prépondérantes dans la culture Québécoise que les paroles de cet anthropologue m’électrisent.

Je me demande d’ailleurs, si la fascination actuelle des Français pour le Québec ne tient pas un peu à ça. Cet appel du “grand nord”, de la nature et de la vie “simple”. Le concept si mystifié de “ma cabane au Canada”. Serait-ce, là aussi, les traces des récits de nos ancêtres revenus au pays et encore profondément marqués par leur rencontre avec les autochtones?

“Nous ne sommes pas des sauvages!”

L’une des plus grandes claques que je me suis prise en arrivant au Québec a été de découvrir combien le statut des autochtones était tabou. Moi qui avait grandi en dévorant la littérature amérindienne largement valorisée par la collection Terres d’Amérique (aux éditions Albin Michel), je me retrouvais face à un mur de non-dits et de ressentiment.  J’ai d’ailleurs vite compris que le sujet des autochtones était l’un des rares sujets à pouvoir déclencher un profond énervement chez mes interlocuteurs québécois.

Il suffit que j’évoque les racines amérindiennes de mon chéri pour que je sente ses poils se hérisser. Comme si l’association était intolérable. J’ai mis du temps à comprendre pourquoi, moi qui ai toujours été si fascinée par la littérature autochtone. Mais grâce au film L’Empreinte, je crois enfin commencer à démêler les fils.

Quand les Anglais sont arrivés à leur tour, décidés à déporter les populations indigènes du Québec comme ils l’avaient fait ailleurs, notamment en Acadie, les Canadiens-Français ont soudainement retourné leur veste. Trop peur d’être amalgamés avec les autochtones (avec qui ils vivaient pourtant en apparente harmonie depuis plusieurs centaines d’années). D’où cette dissociation constante, martelée à qui veut l’entendre de “nous ne sommes pas des sauvages!”

Serait-ce ce même instinct de distanciation qui resurgirait encore aujourd’hui? C’est ce que laisse penser le film.

Un millefeuille identitaire

Ce que je comprends en finissant L’Empreinte, c’est combien la culture québécoise est un millefeuille culturel. Dans la pure tradition du compromis et de l’adaptation, la culture s’est construite à partir de nombreuses couches.

Il y a eu celle de la culture autochtone, celle des Français, celle née de la rencontre des deux. Puis il y a eu celle née de la rencontre avec les Anglais, qui s’est imposée avec le temps comme la culture dominante, insufflant peu à peu certains codes (un film sur ce point serait d’ailleurs un excellent complément!). Un processus organique et en mouvement perpétuel que les différentes vagues d’immigration continuent d’enrichir et de faire évoluer.

Qui peut savoir où il va s’il ne sait pas d’où il vient? En décortiquant les méandres de l’identité québécoise, ce film commence un travail de réappropriation de l’histoire absolument vital. En se distanciant de la culture autochtone, c’est tout un pan de sa propre identité que le Québec a progressivement effacé. Or quelques-uns de ses plus beaux fondements y puisent leurs racines.

Peut-être serait-il temps de s’y intéresser?

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* Informations complémentaires *

FILM // Si vous souhaitez voir le film L’Empreinte, un voyage au coeur de notre identité, de Carole Poliquin et Yvan Dubuc (avec Roy Dupuis), vous pouvez le louer en ligne sur webtv.coop au coût de 4,99 $CAD (j’ai payé par Paypal et, bien qu’un peu complexe, ça a très bien fonctionné!).

CONFÉRENCE // Carole Poliquin sera l’invitée de la prochaine rencontre des Creative Mornings, le 26 février 2016 à la Cinémathèque Québécoise. L’entrée est gratuite mais vous devez vous inscrire pour pouvoir gagner des billets. Pour plus de renseignement, visitez le site de Creative Mornings MTL.

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6 comments on “Quelle identité Québécoise?

  1. Duc C. Nguyen
    February 18, 2016 at 11:05 pm

    Wow, merci :)

  2. Sarah M
    February 18, 2016 at 11:42 pm

    Merci à toi Duc!

  3. Deconome
    February 21, 2016 at 12:46 am

    Brillant !!! Comme toujours

  4. Sarah M
    February 21, 2016 at 11:28 pm

    Merci Stéphanie :)!

  5. vero
    March 2, 2016 at 1:34 pm

    Très bon article, merci !

  6. Yves Lamarre
    April 18, 2016 at 3:08 pm

    Merci de cet excellent article! L’Empreinte est maintenant sur ma liste de films à voir.

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