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La tyrannie du nombre

Six heures du matin, les rayons printaniers me tirent de mon sommeil. Incroyable quand même comme le corps s’adapte au rythme de la nature. Il y a encore quelques mois, quand les flocons s’abattaient avec insistance sur les trottoirs montréalais, mon corps était si lourd de bon matin. Émerger de mon sommeil cotonneux me demandait alors tellement d’effort. Mais là, le piaillement lointain des oiseaux suffit à allumer mon cerveau.

Légère et pleine d’énergie, je me prépare mon petit déjeuner. Quelques toasts, beurre, confiture. Un pamplemousse juteux. Et une théière de thé, que je remplirai probablement une seconde fois avant 11h.

Du feu d’artifices…

Attablée devant mes toasts qui dégoulinent et craquent, j’ouvre mon téléphone. En quelques secondes, les notifications jaillissent comme un feu d’artifices. La flopée de mails, toutes adresses confondues, se mêlent aux rappels de rendez-vous, aux interactions Twitter, aux “j’aime” et commentaires sur Instagram. LinkedIn me fait signe. Pinterest s’y met aussi, à renfort de suggestions et d’images à épingler. Oh, ma soeur m’a envoyé une vidéo sur Snapchat! Le fil familial sur Whatsapp s’est étoffé de 30 messages non lus, c’est que la discussion a été prolifique de l’autre côté de l’Atlantique, pendant que je dormais. Une copine m’envoie la photo de son fils sur Viber, ma mère m’y pose une question en privé et ma soeur m’annonce qu’elle a fini d’écrire son article, je peux aller le réviser. Dans ce tourbillon de messages et de notifications, j’aperçois du coin de l’oeil le chiffre orange qui s’affiche à côté du logo Facebook sur mon écran d’accueil.

La journée vient à peine de commencer que je me retrouve déjà plongée dans le bain des conversations. Mon fil Facebook m’annonce tout ce que j’ai manqué durant les dernières heures, les événements à ne surtout pas manquer, les nouvelles vidéos de Beyoncé, les dernières conneries de Trump. Les conversations de groupe se superposent les unes autres aux autres. Le fil de messages accumulés est si long que je perds patience et ferme le tout. Pour toute urgence, on sait où me joindre.

Au tournis…

Chaque jour, le nombre de messages et de contenus échangés ne fait que croître à une vitesse exponentielle, sur tous les supports. Mon cerveau, insatiablement curieux, ne cesse d’être stimulé par la multitude d’articles, vidéos, photos, DIY, webinars et autres photos Instagram qui me font rêver. Il est 7h30 et le tournis me guette déjà.

Mais plus que la quantité de messages, c’est la tyrannie du nombre qui me révolte.

Facebook m’incite à “keep the good work” sur les pages pro que je gère, m’invite à “booster” mes publications pour qu’elles aient  “More likes, more comments, more shares”, bref pour qu’elles aient plus de portée. Qui a dit que Facebook était gratuit?! Dans le coin gauche de ma page, Facebook me demande de répondre plus vite aux messages que les internautes m’envoient pour obtenir le fameux badge vert. Ma moyenne de temps de réponse étant de 41 minutes (weekend compris), je ne vois pas trop comment je pourrais répondre plus vite. Mais j’imagine que Zuckerberg et sa bande rêveraient que je passe ma vie sur leur plateforme, agrippée à mon clavier pour répondre frénétiquement à tout message jeté dans ma direction.

Quantifier le quotidien

Plus ça va, plus ma vie est quantifiée. Facebook m’engueule parce que je ne suis pas assez disponible et aimée, le podomètre installé sur mon Samsung me fait culpabiliser de ne pas m’être assez activée, et les photos que je souhaite partager pour le plaisir se trouvent invariablement jugées à coup de “j’aime”…ou de silence sidéral.

Vous ne vous êtes jamais demandé pourquoi toutes nos actions sur les médias sociaux étaient quantifiées? Comme si on était propulsé, qu’on le veuille ou non, dans un concours de performance, voire de popularité. On aimerait que ça ne soit pas le cas mais c’est une réalité.

Que voit-on en premier quand on ouvre ses applications Facebook ou Instagram? Le nombre de followers. Suivi du nombre de “j’aime”, de “partages”, de “commentaires”. J’ai rencontré tellement de personnes qui me disaientt, l’air affligé, avoir perdu x nombre de followers, ou déploré que telle ou telle photo n’avait pas eu autant de like qu’une autre. Je parle “d’anonymes” des médias sociaux, mais également de grandes “stars” qui cumulent les dizaines de milliers de followers. Comme si le système était fait pour qu’on ait toujours envie d’avoir plus, et qu’on se compare sans arrêt aux autres, dans une sorte de compétition malsaine. Mais serions-nous devenus si fous que notre estime de soi peut être égratignée par des “like” sur une plateforme virtuelle? Serions-nous devenus si fous qu’on ne s’étonne même plus de chercher à accroitre son nombre de “like” à tout prix (à coup de dizaines de hashtags), tout en se targuant de #liveauthentic et de vivre une #slowlife ? Quel paradoxe non?

Pour quelle qualité?

Ce qui m’attriste plus que tout dans cette course aux likes. C’est que la qualité du contenu et de la conversation engagée ne sont finalement plus les objectifs premiers.

Cette idée m’a frappée de plein fouet quand une amie artiste m’a reprochée de ne pas assez “liker” ses publications Facebook. Nous étions en train de prendre notre petit-déjeuner (décidément) et je me souviens m’être arrêtée de manger en me demandant si j’avais bien entendu. Mon amie ne me demandais pas ce que je pensais de son travail (que j’adore par ailleurs), mais pourquoi je ne cliquais pas sur le bouton “like” à chaque fois qu’elle publiait une de ses oeuvres.

Facebook n’est donc plus qu’un outil marketing, utilisé par chacun pour se vendre et se faire applaudir virtuellement.

La réalité (testée et approuvée) est que les contenus qui déclenchent le plus de réactions sur Facebook sont – forcément me direz-vous – ceux qui provoquent, choquent, font rire, ou pleurer. Bref, déclenchent des émotions fortes. Sur Instagram, la recette du succès est finalement assez facile. Encore faut-il avoir envie de publier exactement les mêmes photos de bouquets tendus, de cafés en forme de coeur, de fille emmitouflée dans un châle coloré sur le bord d’une falaise, de fille en bikini sur une plage de bout du monde…”mais je les aime ces photos”, me direz-vous. Je sais, moi aussi! C’est bien le problème. Nos goûts sont devenus si prévisibles et uniformes.

Je vois des personnes avec un talent fou, qui ont un véritable oeil, une réflexion, publier des choses si belles qui restent sans écho.

La tyrannie du nombre dans les médias

C’est la même chose du côté des médias. La tyrannie du nombre a un effet pervers bien plus grave, à mon sens, que de simples likes sur un compte Instagram. Pour réussir et gagner sa vie, un média ne doit publier que ce que les gens veulent lire, voir et entendre.

La conséquence ? De gros mastodontes (que je ne nommerai pas ici, désolée) préfèreront 100 fois publier des articles sur les Kardashians et Miley Cyrus que des portraits de créateurs locaux. “Bien sûr que ça m’intéresse Sarah, mais que veux-tu, les gens s’en foutent! Les québécois ont beau dire ‘le local, le local’, quand on publie un article sur la mode d’ici, ils ne réagissent pas. Par contre, il suffit de publier quelques photos de Miley Cyrus et les gens s’enflamment”. Business is Business, right?

Je ne leur jette pas la pierre. Il faut bien vivre, j’en ai d’ailleurs fait mon métier. Mais je ne me fais pas à cette tyrannie du nombre, à cette omnipotence des chiffres dans notre vie quotidienne.

Quantifier, évaluer est nécessaire. Je suis la première à reconnaître la valeur des indicateurs de performance, mais je trouve également que les laisser s’insérer aussi profondément dans notre quotidien est malsain.

Je suis peut-être folle mais personnellement, ça brime ma créativité, ma spontanéité, ma joie de partager pour le bonheur de partager. Je ne veux plus jamais m’entendre dire à mon mec: “Je comprends pas,  j’ai posté une photo sur Instagram que les gens ont adoré mais j’ai perdu 15 followers”. Si vous aviez vu sa tête quand il m’a entendu dire ça. Il n’a rien dit, l’air hébété. Je me suis entendue, et j’ai eu honte.

Et vous comment gérez-vous votre rapport aux médias sociaux et à cette frénésie des chiffres?

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P.S: oui, cette photo est un paradoxe. J’ai pas pu résister au pied de nez ;)

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One comment

  1. Une Porte Sur Deux Continents
    June 30, 2016 at 10:59 pm

    Tout-à-fait d’accord avec toi. On sent cette pression au quotidien, particulièrement quand on tient un blog. Ma manière de résister ? Tout simplement en ayant qu’un compte Facebook (que j’ai créé tardivement d’ailleurs). Pas de Twitter ni d’Instragram. Je suis de la vieille école qui croit à la qualité plus qu’à la quantité. Et ce n’est pas parce qu’on n’est pas présent sur les médias sociaux qu’on n’existe pas. Le problème, c’est que peu de personnes ont le recul nécessaire pour s’en rendre compte… Bien triste !

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