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Book Club: 3 livres personnels sur le choc culturel de l’expatriation

Cette semaine, pas de lundi créatif, mais un article “Book Club” pour partager avec vous trois livres chargés d’esprit et d’introspection sur le choc culturel, l’expatriation et l’identité.

Disons que je suis une grande consommatrice de livres, mais depuis quelques temps, je m’aperçois que mes choix sont très orientés. La question du choc culturel, de l’identité et de l’immigration ne me quitte pas. Parce qu’émigrer dans un autre pays n’a rien d’anodin, et qu’il est parfois déroutant de suivre le fil de sa construction identitaire, de démêler l’inné de l’acquis, les codes qui nous ont construit enfants, que nous avons développé en tant que jeune adulte, et ceux de notre nouvelle culture, qui se greffent peu à peu à nous, construisant une mosaïque identitaire éclectique et parfois contradictoire.

Ces trois bouquins: Americanah, Le sourire de la petite juive, et Nord perdu ont été une révélation. Trois pépites bien écrites, brillantes d’esprit, de réflexions personnelles et d’humanité. Trois bouquins qui se dévorent avec délectation!

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Americanah, de Chimamanda Ngozi Adichie: Romance et réflexions sur l’Amérique, par une Noire non américaine

C’est mon amie Julie qui m’a recommandé cet excellent bouquin. Americanah raconte l’histoire d’Ifemelu, une jeune nigériane de Lagos qui part faire ses études à Philadelphie. Frappée par les rapports Blancs/Noirs, elle y crée un blog qu’elle intitule Raceteenth ou Observations diverses sur les Noirs américains par une Noire non américaine, et dans lequel elle partage ses réflexions sur la position des Noirs en Amérique, le choc culturel qu’elle vit et plus largement les différences de modes de vie qu’elle perçoit. La plume d’Ifemelu est incisive, acerbe, drôle et brillante. Son blog devient vite un succès, la conduit à donner des conférences sur le multiculturalisme et obtenir une bourse de recherches à Princeton.

On la suit dans sa découverte de la société américaine, à travers ses amoureux de la Haute ou de l’intelligentsia estampillée East Coast. On la suit également, grâce à des sauts spatio-temporels, dans son adolescence à Lagos, marquée par son histoire d’amour avec Obinze, grand amoureux des États-Unis et deuxième personnage fort du bouquin, puis une quinzaine d’années plus tard, quand elle décide de retourner au pays. Les histoires des deux amoureux s’entremêlent, s’écartent pour mieux se rapprocher. Tandis qu’Ifemelu devient peu à peu une Americanah, Obinze tente d’immigrer à Londres. Deux parcours d’immigrants qui révèlent toutes les aspérités de cette condition qui me parle tant. Une histoire d’amour en filigrane, surtout, qui tient le lecteur en haleine, provoque un effet puissant de catharsis. Roman d’amour, essai social et culturel, Americanah envoie valser le politiquement correct et les clichés sur la race ou l’immigration tout en offrant une sublime épopée amoureuse et d’introspection personnelle.

S’il est un peu fastidieux d’entrer dans les 50 premières pages du livre, une fois les éléments placés et le rythme trouvé, le récit se déploie avec force, fluidité et rigueur. Impossible de m’en détacher, j’ai dévoré ses 500 pages restantes d’une traite. J’ai aimé découvrir une autre vision de l’Afrique, loin des clichés colonialistes ou de misérabilisme. Ifemelu est une jeune femme moderne, qui nous entraîne dans un Nigéria contemporain, aux modes de vie certes différents de ce qu’on connaît en Amérique ou en Europe, mais pétri par des similarités qui renversent le traditionnel mur culturel. Ça fait tellement de bien de voir l’Afrique autrement! Sans complaisance, grâce à l’oeil affûté et critique de la protagoniste, mais de façon complètement éloignée des habituels auteurs occidentaux qui s’épanchent sur l’Afrique.

Le commentaire du New York Magazine est sans équivoque: “Avec Americanah, Adichie est à la négritude, ce que Philip Roth est à la judéité: l’avocate la plus ardente, la critique la plus féroce”.

Americanah, de Chimamanda Ngozi Adichie aux éditions Gallimard, 2013.

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Le sourire de la petite juive, de Abla Farhoud: incursion dans la fresque multiculturelle du Mile-End

Retour à Montréal avec Le sourire de la petite juive d’Abla Farhoud, et plus particulièrement rue Hutchison entre le Mile End et Outremont. Françoise Camirand est romancière et vit depuis 39 ans dans son petit appartement de la rue Hutchison, entourée de familles hassidiques. Depuis plusieurs nuits, elle rêve des gens qui habitent sa rue, ces personnages qu’elle côtoie depuis des années, et qu’elle a appris à connaître, à saisir les subtilités et échafauder les traits de caractères. Portrait après portrait, le roman se bâtit, nous entraînant à la rencontre de ces gens et de leurs histoires, à pousser les portes habituellement closes et entrevoir, le temps de quelques pages, leur quotidien.

Sous la plume d’Albi Farhoud, arrivée de son Liban natal en 1951, la rue Hutchison s’anime, nous plongeant dans un récit montréalais coloré et empli d’humanité. Un autre regard d’immigrant sur le monde qui l’entoure, une réflexion fine et curieuse sur les frontières qui séparent les communautés, la friction du choc culturel, et ces quantités de petits riens quotidiens qui les rassemblent.

J’ai aimé ce roman dans lequel on sent si fortement la personnalité de son auteure, un roman léger et pourtant si profondément humain. Un roman de réconciliation et d’ouverture qui réchauffe les coeurs et donne l’envie de sourire à la petite juive que l’on croise si souvent sur les trottoirs de la rue Hutchison, en train de jouer avec ses nombreux frères et soeurs.

Le Sourire de la Petite Juive, de Abla Farhoud aux éditions VLB éditeur, 2011.

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Nord perdu, de Nancy Huston: le choc culturel d’une Canadienne devenue Française

Quand j’ai tiré le livre Nord perdu dans les étagères de la bibliothèque du Mile End, je m’attendais à un roman sur le grand nord, une escapade aux confins des territoires canadiens et ses populations autochtones. C’est en commençant à le lire, que le récit m’a frappée: j’avais encore, complètement inconsciemment, choisi un livre sur l’expatriation. Ça fait plus de 6 mois que je ne suis pas rentrée à Paris, l’appel de la famille doit me tirailler les tripes sans même que je m’en sois trop rendue compte…

Quel bouquin! Nancy Huston a une façon de décrire ce que nous avons certainement tous un jour ressenti en tant qu’immigré, exilé ou expatrié. Née à Calgary, dans l’Ouest Canadien, Nancy Huston a émigré en Nouvelle-Angleterre avec sa famille quand elle était encore jeune, puis traversé l’Atlantique pour faire ses études en France. C’était en 1973, et l’écrivaine y vit toujours.

L’expatriation provoque de drôles de dualités, cette multiplication des “soi” qui peut parfois faire tourner la tête…à en perdre le nord. Dans ce livre si touchant, parce que si personnel, Nancy Huston pose sur papier la quantité de réflexions qui l’ont traversée en tant qu’immigrée canadienne en France. Des réflexions sur l’identité, le choc culturel inévitable, les relations avec son nouveau monde et celui de l’enfance, qui a forgé, qu’elle le veuille ou non, l’adulte qu’elle est aujourd’hui. Elle explique avec une grande justesse l’ambiguïté identitaire de l’immigré, cette sensation parfois d’avoir trahi les siens, d’avoir trahi son pays et brouillé ses repères.

“Mon pays c’était le Nord, le Grand Nord, le nord vrai, fort et libre. Je l’ai trahi et je l’ai perdu”, dit-elle p. 15.

Naturalisée française, mère d’enfants français, Nancy Huston se questionne sur la somme des “identités accumulées et contradictoires” qui la compose. Sur l’écart qui se creuse, petit à petit, avec les premiers cercles familiaux et amicaux restés au pays, un écart avant tout culturel. En intégrant une nouvelle culture, nos codes changent immanquablement et nous devenons “autre”. “Autre” pour la communauté dans laquelle nous tentons de nous immerger (que ce soit notre accent, nos codes culturels ou autres schémas de penser, il arrive toujours un moment où notre “étrangeté” est démasquée). “Autre” pour la communauté qui nous a vu naître et dont nous ne maîtrisons avec les années de moins en moins les codes et les subtilités.

Ce livre est une pépite. Pour l’immigrée que je suis, chamboulée par tellement de sentiments déroutants. Mais pas seulement. En invitant le lecteur dans son cerveau,  Nancy Huston permet à chacun de comprendre le décalage et le bordel qui peut parfois ébranler l’identité d’un immigré, même si là depuis des décennies, même si visiblement bien intégré. Le changement de culture et le choc culturel qui va avec, immanquablement, est un véritable déchirement d’identités, un voyage extraordinairement riche et exaltant, mais un déchirement quand même. Comprendre ça, c’est comprendre les particularités identitaires d’un grand nombre de concitoyens, ici ou ailleurs.

Nord perdu, suivi de “Douze France”, de Nancy Huston aux éditions Actes Sud/ Leméac, 1999.

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